La foi et le travail communautaire

Pendant vingt ans, j’ai travaillé pour différentes organisations communautaires et de justice sociale fondées par des communautés chrétiennes ou qui ont des liens étroits avec elles. Je suis actuellement directrice générale de Logifem, un organisme montréalais offrant du logement et un soutien aux femmes et aux enfants en situation d’itinérance, fondé par un groupe de paroissiens d’une église anglicane.

En 2018, je prenais un café avec le directeur d’un autre organisme d’aide aux itinérants à Montréal à qui je parlais des racines chrétiennes de Logifem et de la façon dont je voyais ces valeurs fondatrices comme une force pour l’organisme, ce à quoi il a répondu : « Vous considérez cela comme une force ? Vraiment ? Parce que je considérerais toute association entre l’Église et une quelconque forme de travail social comme une énorme faiblesse. En fait, je pense que l’Église a beaucoup de choses à se reprocher. C’est son attitude à l’égard de l’aumône et de la charité qui a maintenu les pauvres dans la pauvreté et qui a empêché les organisations de chercher de véritables solutions à la pauvreté ».

Ce chapitre est une réflexion sur mon expérience de l’intersection entre la foi, en particulier la foi chrétienne, et le travail communautaire. D’une part, j’ai vu des communautés de foi se mobiliser efficacement pour accomplir un important travail de justice sociale et de développement communautaire. D’autre part, je comprends le point de vue de mon collègue du secteur de l’itinérance, car j’ai également vu des modèles de charité à fondement chrétien qui étaient inefficaces pour réduire le nombre de personnes en situation d’itinérance et qui visaient probablement beaucoup plus à faire en sorte que les chrétiens de la classe moyenne se sentent bien dans leur peau. Je suis certaine que nombre de ces réflexions pourraient s’appliquer à d’autres groupes religieux, mais mon expérience particulière concerne les groupes chrétiens.

Des livres comme Toxic Charity, de Robert D. Lupton et When Helping Hurts, de Steve Corbett et Brian Fikkert, expliquent très bien comment les modèles d’œuvres caritatives souvent poursuivis par les groupes religieux finissent par faire plus de mal que de bien, en raison d’un manque de compréhension des réalités des familles et des individus en situation de pauvreté. Pire encore que ces modèles caritatifs mal informés, il arrive que l’Église soit l’auteure d’injustices sociales. Dans l’histoire récente, nous pouvons citer, par exemple, les pensionnats, les scandales d’abus sexuels et la discrimination active à l’encontre des femmes ainsi que de la communauté LGBTQ2A+.

Malgré les échecs et les méfaits de l’Église, je pense que les groupes confessionnels peuvent jouer et assument déjà un rôle important dans les questions de justice sociale et de développement communautaire. Mes réflexions s’appuient sur mon travail à Montréal de même qu’au Royaume-Uni et seraient différentes si j’avais travaillé dans d’autres régions du monde, où la place de la religion dans la société est encore divergente.

 

Mobilisation des ressources

Il existe de nombreux exemples dans l’histoire de chrétiens qui ont été motivés par leur foi pour se mobiliser en faveur d’un changement social positif. Nous pouvons penser, par exemple, à :

  • William Wilberforce, qui fut l’un des leaders du mouvement pour l’abolition de la traite des esclaves.
  • Edna Ruth Byler, qui a fondé Dix mille villages, l’un des plus grands détaillants de commerce équitable au monde, cherchant à réduire la pauvreté grâce à des relations commerciales plus justes.
  • Catherine et William Booth, qui ont fondé l’Armée du salut pour répondre aux besoins physiques et spirituels des pauvres, des démunis et des affamés.
  • Millard et Linda Fuller, qui ont fondé Habitat for Humanity, qui a construit ou rénové à ce jour plus de 400 000 maisons dans le monde pour plus de 2 millions de personnes.
  • Pandita Ramabai, qui a promu l’éducation des femmes en Inde et mis en place de nombreux services pour les femmes.

L’un des principes fondamentaux de la foi chrétienne est l’appel à « aimer son prochain comme soi-même », et la Bible regorge d’instructions pour prendre soin ainsi que défendre les droits des pauvres, des orphelins, des veuves, des immigrés et d’autres groupes marginalisés. Chez Logifem, notre fondateur, Irvine « Benny » Benoy, a écrit sur la manière dont sa foi l’a conduit à l’action :

« À l’église Saint-Joseph, six ou sept personnes se réunissaient le mercredi soir pour étudier la Bible et prier. Nous incluions toujours les besoins des femmes sans-abri dans nos prières. Un soir, je parlais à [mon épouse⦐ Mary et je lui ai posé la question : “Pourquoi prions-nous pour que quelqu’un d’autre construise le refuge ? Pourquoi ne pouvons-nous pas le faire ?” Cela semblait être une tâche impossible pour un groupe de personnes âgées sans argent et sans compétences particulières. En lisant ma Bible, je suis tombé sur plusieurs passages qui semblaient me guider. Dans le livre de Josué, j’ai remarqué que Josué priait Dieu au sujet de la triste situation de ses frères juifs. La réponse de Dieu a été très directe… : “Lève-toi et fais quelque chose” (Jos. 7:14). C’est ainsi que j’ai interprété la parole de Dieu ».

Les convictions religieuses et le sentiment d’une puissance plus grande derrière l’action peuvent être très utiles au début de nouveaux projets. Les personnes qui font avancer le projet sont motivées par leur foi et leur sens de la vocation. Elles croient également que, parce que Dieu les a appelées à ce travail particulier, il y pourvoira, ce qui les conduit à persévérer face aux nombreux et grands défis que pose la réalisation d’un nouveau projet.

Les communautés religieuses sont également bien placées pour lancer de nouvelles œuvres en raison des ressources et de l’infrastructure dont elles disposent. Il s’agit souvent de bâtiments, de ressources financières et, surtout, de personnes partageant les mêmes valeurs, engagées les unes envers les autres, désireuses de faire le bien sous une forme ou une autre et possédant un ensemble de compétences diverses. Bien que certaines personnes fassent aujourd’hui la navette entre leur domicile et leur lieu de culte, la plupart des groupes confessionnels ont des congrégations locales, ce qui se traduit par une connaissance approfondie de la communauté locale et un engagement fort vis-à-vis de cette communauté.

Lorsque je vivais encore au Royaume-Uni, je travaillais comme coordinatrice d’un réseau appelé Enabling Christians Serving Refugees (ECSR), qui avait été créé par une coalition d’organisations afin de soutenir les efforts déployés par diverses églises pour s’occuper d’un grand nombre de réfugiés et de demandeurs d’asile arrivés au Royaume-Uni dans les années 1990 et au début des années 2000, en particulier en provenance des Balkans, d’Irak, du Zimbabwe et de Somalie. J’ai rencontré de nombreux groupes confessionnels qui avaient des histoires similaires à raconter. Les demandeurs d’asile étaient hébergés dans leur région. Avec peu ou pas de ressources, ils ont reconnu les bâtiments de l’église locale et ont cogné à la porte pour demander de l’aide. Frappées par la pauvreté de ces personnes et de ces familles, les communautés ecclésiales se sont rapidement mobilisées pour fournir des vêtements d’occasion et de la nourriture, mais aussi des cours d’anglais, des activités pour les enfants et, surtout, une communauté ainsi que de l’amitié. Ces églises possédaient des bâtiments sous-utilisés pendant la semaine, où des activités pouvaient être organisées et où les dons pouvaient être reçus puis stockés. Les membres de l’église étaient désireux et capables de fournir des biens matériels, mais aussi de donner de leur temps pour aider ces nouveaux arrivants vulnérables à s’orienter dans la vie en Grande-Bretagne. Parfois, les membres de l’église avaient déjà des liens culturels avec les réfugiés et les demandeurs d’asile, soit personnellement, soit dans le cadre de projets de missions à l’étranger auxquels ils avaient participé.

Les congrégations ecclésiastiques sont généralement locales, mais les réseaux d’églises sont nationaux et internationaux, ce qui signifie que le travail de la communauté locale peut assez facilement être étendu à un effort national. Au Royaume-Uni, l’organisation Welcome Network souhaite que chaque réfugié soit accueilli par l’église locale. Les services fournis aux réfugiés peuvent aller de l’offre d’une communauté et d’une amitié à l’offre de biens matériels, en passant par la fourniture d’un logement à court et à long terme par l’intermédiaire d’hôtes et de propriétaires participant au projet welcome homes (maisons d’accueil).

 

La spiritualité dans le travail de développement communautaire

Il y a malheureusement eu des tentatives très maladroites, voire coercitives, d’introduire la spiritualité dans le travail de développement communautaire. Par exemple, un organisme qui demandait aux sans-abri de participer à un acte de culte chrétien pour recevoir un repas chaud. Chez Logifem, par le passé une prière était prononcée avant les repas et les réunions d’équipe, et ce, même si personne n’était tenu de participer activement à ces expressions religieuses, certaines personnes se sentaient mal à l’aise dans ces moments.

Cela dit, la foi peut être une source d’espoir et d’encouragement pour de nombreuses personnes qui souffrent de différentes manières. Lorsque nous pensons aux réfugiés et aux demandeurs d’asile, cela peut être particulièrement vrai pour ceux qui viennent de cultures où la religion est centrale plutôt que périphérique. Mais cela peut aussi s’avérer pour d’autres personnes. En 2013, l’agence de recherche Lemos & Crane a publié Lost and Found : Faith and spirituality in the lives of homeless people, un document de recherche basé sur 75 entretiens approfondis avec des personnes sans domicile à Londres, au Royaume-Uni. L’auteur du rapport, Carwyn Gravel, est athée, mais ses recherches l’ont néanmoins amené à conclure que la croyance religieuse peut être extrêmement bénéfique pour les personnes itinérantes. Il écrit : « Pour les personnes sans domicile, la croyance, la pratique et la doctrine religieuses peuvent les aider à faire face à un passé souvent caractérisé par une profonde perte émotionnelle et matérielle, à améliorer et à structurer le présent où le temps pèse lourd pour beaucoup, et à créer un avenir constructif basé sur l’espoir, la fraternité et le sens d’avoir un but à atteindre ».

En 2012, Logifem a proposé un cours appelé Alpha, conçu pour initier les gens à la foi chrétienne par le biais d’une conversation. Ce cours était entièrement facultatif et s’est déroulé discrètement dans notre bâtiment administratif. Pour les résidents qui y ont participé, ce fut dans l’ensemble une expérience riche. Nous avons pu sortir de nos rôles de professionnels et d’utilisateurs de services pour explorer ensemble les grandes questions sur la vie et son sens.

La religion offre également une structure et des outils pour traiter les périodes difficiles et marquer les moments importants. En 2019, l’une des résidentes de Logifem est décédée de cause naturelle pendant la nuit. Ce décès fut très pénible pour le membre du personnel qui a trouvé la résidente inanimée, ainsi que pour les autres résidentes et le personnel. Comme la femme décédée était grecque orthodoxe, nous avons organisé un service de commémoration pour elle dans le refuge; les lectures et liturgies anciennes utilisées ont apporté du réconfort, du sens et de l’apaisement. De même, lorsque notre nouveau refuge a eu un an, nous avons organisé une cérémonie de bénédiction et invité un pasteur local à dédier le bâtiment et son personnel à l’objectif particulier de servir les femmes et les enfants en situation d’itinérance. Il s’agissait d’un clin d’œil aux racines religieuses de Logifem. Nous avons fait en sorte que le langage et l’expression de la cérémonie soient inclusifs, mais il était certainement utile de pouvoir nous appuyer sur les anciennes traditions de la foi chrétienne pour nous sortir temporairement de nos routines quotidiennes et réfléchir à notre travail dans ce bâtiment avec une perspective différente.

Que se passe-t-il lorsque le travail dépasse la communauté qui l’a fondé ?

De nombreuses congrégations religieuses sont bien placées pour lancer des projets locaux de développement communautaire, mais dans certains contextes, ces projets prennent de l’ampleur au point que la communauté religieuse ne peut plus les soutenir. Souvent, des ressources financières sont nécessaires en dehors de la communauté ecclésiale. Les gouvernements et les fondations non religieuses acceptent généralement de financer des projets de développement communautaire fondés par une communauté ecclésiale, pourvu qu’ils soient convaincus qu’aucun prosélytisme n’est exercé dans le cadre de ces projets. Lorsque la majorité des ressources financières proviennent de l’extérieur de la communauté religieuse, cela peut avoir un impact sur la mesure selon laquelle le projet ou l’organisation s’identifie toujours comme religieux.

Il peut être tout aussi difficile pour les organisations religieuses de trouver, au sein de leur communauté religieuse, les personnes adéquates qui occuperont les différents postes de personnel et de bénévole au sein de leur organisation. Ce fut le cas pour Logifem. Je suis devenue directrice générale de l’organisation en 2011. Avant cette date, la majorité du personnel de l’organisation était composée de chrétiens, attirés par l’organisation en raison de ses valeurs fondatrices ou par le bouche-à-oreille des membres du conseil d’administration et d’autres membres du personnel. Cependant, au fur et à mesure que l’organisation s’est développée, le ratio entre les membres du personnel chrétiens et ceux d’autres confessions ou sans confession a changé, de sorte que même si Logifem compte plus de membres du personnel chrétiens que la plupart des autres organisations communautaires, ils ne sont plus majoritaires. Au Québec, où la fréquentation hebdomadaire des églises est d’environ 4 %, il serait irréaliste de s’attendre à ce qu’une organisation comme Logifem soit entièrement composée de membres de la communauté chrétienne.

Une fois que les organisations confessionnelles sont largement financées par des donateurs non confessionnels et, dans une plus ou moins large mesure, dotées d’un personnel non pratiquant, l’organisation est-elle simplement devenue une organisation non confessionnelle ? L’histoire des origines devient-elle le seul lien avec la foi ? Ou bien l’organisation peut-elle conserver la foi religieuse comme partie intégrante de son identité ?

À mes débuts à Logifem, j’ai parfois eu l’impression d’effectuer une danse de déception entre nos sympathisants très religieux qui estimaient que Logifem perdait ses valeurs chrétiennes sous ma direction et notre personnel ainsi que nos sympathisants laïques qui n’étaient pas à l’aise avec certaines des pratiques chrétiennes qui subsistaient à Logifem. La communauté chrétienne de Montréal ne pouvait pas soutenir Logifem – nos besoins en ressources humaines et financières étaient beaucoup trop importants pour une communauté relativement petite, elle-même en difficulté en raison de la diminution du nombre d’adhérents à l’église. Un choix valable serait de laisser l’histoire de nos origines rester notre lien avec la foi, mais de nous considérer comme une organisation entièrement laïque. Peut-être cela se produira-t-il à l’avenir, mais personnellement, pour le moment, je pense qu’il est toujours utile de reconnaître et d’entretenir le lien de notre organisation avec la foi chrétienne.

Les liens de notre organisation avec la communauté chrétienne de Montréal nous ont permis de former de nombreux partenariats utiles. Certains de nos bénévoles ont été inspirés par la foi et l’action de notre fondateur, Benny Benoy, et d’autres sont attirés par Logifem parce qu’ils partagent les mêmes valeurs et la même vocation ou parce qu’ils ont entendu un représentant de Logifem s’exprimer dans une église ou lors d’un autre événement. De nombreuses églises nous ont aidés de manière pratique, par exemple en envoyant des équipes pour faire de la peinture, en collectant des dons pour nous, en recrutant des bénévoles et en offrant des dons. Nous avons également reçu un soutien pratique et financier de la part d’autres communautés religieuses, notamment les communautés sikhe et juive de Montréal.

Travailler avec des personnes en situation d’itinérance est difficile et le personnel se retrouve exposé à un risque élevé d’épuisement professionnel, de traumatisme vicariant et de fatigue de la compassion. La foi personnelle ne remplace pas les mesures qui devraient être prises pour réduire ces risques, notamment la provision de soutien, de formation et des conditions de travail adéquates, mais elle est souvent un facteur de protection pour les travailleurs. Chez Logifem, les membres chrétiens de notre personnel ont trouvé de la force dans la pratique de la prière, dans leur sens de l’appel ou de la vocation et dans les encouragements de leurs communautés religieuses. Les pratiques religieuses peuvent nous faire passer d’une perspective immédiate à une perspective à long terme et représenter une source de réconfort et d’espoir.

La croyance que chaque être humain est profondément aimé de Dieu est au cœur du christianisme et de nombreuses autres religions. L’histoire biblique du berger qui laisse ses 99 brebis pour partir à la recherche d’une brebis égarée en fournit une belle illustration. À Logifem, nous ne prêchons pas l’amour de Dieu pour chacun de nos résidents, mais notre objectif est toujours de traiter chaque personne qui vient à nous avec dignité et respect pour lui montrer qu’elle compte. L’une de nos résidentes, venue à Logifem avec sa fille après avoir fui une relation violente, a écrit :

« Je suis seule avec ma fille de 8 ans. Je n’ai aucune famille, aucune. Je veux vraiment reconstruire ma vie après quatre années très difficiles où j’ai perdu ma joie de vivre. J’ai perdu des amis, des emplois, ma maison, mon partenaire.

J’ai besoin de soutien. Chez Logifem, j’ai rencontré une intervenante qui a changé ma vie. Grâce à Adela, je crois à nouveau que je peux être aimée. Cette femme sait vraiment comment tirer le meilleur de moi ».

En guise de conclusion

Dans de nombreuses régions du monde, on tient pour acquis que les groupes confessionnels seront des acteurs majeurs du développement communautaire et de la justice sociale. Dans des villes comme Montréal, où une minorité de personnes participent activement à des activités religieuses, ce n’est pas le cas. Je crois cependant que les groupes confessionnels peuvent jouer et assument déjà un rôle important dans la transformation de la communauté. Même si des organisations comme Logifem doivent s’éloigner de l’identité d’organisation chrétienne de leurs premières années, nous pouvons continuer à bénéficier de partenariats avec des communautés religieuses et des valeurs fondamentales de l’amour en action qui ont été la force motrice de nos fondateurs.

Sally Richmond

Sally Richmond

Directrice générale, Logifem