La transformation du plaidoyer dans le secteur communautaire

Qu’est-ce que le plaidoyer ? Comment définit-on le plaidoyer ? Il s’avère que la compréhension de chacun est souvent teintée par le contexte dans lequel ils en prennent connaissance. Le plaidoyer pourrait autant faire référence à une campagne politique qu’à du lobbying. Il pourrait s’agir d’une manière de décrire un argument en faveur d’une position particulière, ou même de plaider en faveur d’un changement spécifique de politique publique. Bref, le plaidoyer est un concept à géométrie variable. Dans le secteur caritatif ou communautaire, lorsque nous parlons de plaidoyer, nous faisons généralement référence à une action dirigée vers les décideurs politiques ou les institutions et agences publiques. Une part importante du plaidoyer des organismes de bienfaisance vise à provoquer un changement de politique publique au bénéfice des personnes et des communautés qui sont au cœur de leur mission. De fait, lorsqu’un organisme de bienfaisance effectue du plaidoyer autour d’un enjeu, c’est auprès de personnes ayant le pouvoir de régler la question, mais qui l’ignorent ou ne le considèrent que comme une priorité moindre.

Si le plaidoyer est vu d’un mauvais œil par certains dans le secteur caritatif canadien, c’est parce qu’il est souvent associé à tort à la partisanerie politique, cette dernière étant une activité interdite aux organismes de bienfaisance. Cette association erronée est un symptôme d’une incompréhension fondamentale quant aux activités qui relèvent du plaidoyer. Le continuum des activités de plaidoyer part d’actions qui se déroulent en arrière-scène pour ainsi dire, telles que la recherche sur les politiques et le recueil des éléments probants, allant jusqu’à des campagnes médiatiques à haute visibilité et des manifestations ayant comme but de faire pression en faveur de changer une politique spécifique. Malgré les divers angles d’approche possible en plaidoyer, l’idée de s’y lancer demeure une source d’inconfort pour de nombreux organismes de bienfaisance en raison des règles établies par l’Agence du revenu du Canada (ARC), ainsi que des vérifications antérieures des organismes de bienfaisance par l’ARC pour leurs activités dites « politiques ».

Bien que plusieurs organismes caritatifs croient que le plaidoyer est hors de leur portée, on retrouve en fait bien plus de choses qui leur sont permises que d’interdits. De nombreux conseils d’administration pensent que le simple fait d’exprimer une quelconque position publiquement peut entraîner le risque d’ennuis et n’est pas un comportement acceptable pour un organisme caritatif – chose qui est tout à fait fausse. Cependant, les conseils d’administration (ou leurs conseillers juridiques) ne sont pas les seuls freins au plaidoyer; les organismes caritatifs peuvent également manquer de ressources à y consacrer. Cela est d’autant plus dommage, car ces organismes tendent à savoir ce qui servira sur le terrain. Les organismes de bienfaisance sont bien placés pour aiguiller les décideurs politiques et mettre en lumière des pistes de solutions, sans pour autant adopter une position partisane. Cela dit, les approches en matière de plaidoyer diffèrent en fonction de la stratégie globale d’un organisme. Un organisme de bienfaisance qui fournit des services directs à ses bénéficiaires ne voudra peut-être pas rediriger des ressources vers des activités de plaidoyer, alors qu’un homologue ayant la même mission et la même offre de service considère le plaidoyer comme faisant partie intégrante de sa mission. Pour ce dernier, le plaidoyer est une question de justice sociale, et il doit donc éviter de se faire complice par son silence.

Les fondations caritatives, tout comme les organismes de bienfaisance, sont souvent frileuses à l’égard du risque. En tant que bailleurs de fonds, les fondations se considèrent comme si elles travaillent en toute indépendance pour soutenir les organismes caritatifs ayant une expérience plus directe des problématiques. Certains croient, à juste titre, que les organismes de bienfaisance qu’ils financent sont les mieux placés pour faire du travail de sensibilisation en raison de leur proximité avec les enjeux. D’autres, inquiets à l’idée d’être associés à des activités « politiques », pourraient interdire l’utilisation de leurs ressources à des fins de plaidoyer. Cependant, les fondations peuvent financer le plaidoyer ou agir elles-mêmes en tant que défenseurs et elles sont plus nombreuses à le faire. Cela fait partie de la transformation que nous commençons à observer dans le secteur caritatif au Canada. Les fondations commencent à voir les possibilités et à les relier à leur propre objectif caritatif.

Le plaidoyer en tant que stratégie est souvent lié à l’objectif d’un changement de politique publique. Cela n’est peut-être pas tout à fait juste pour le rôle des défenseurs. En fait, vous pouvez faire du plaidoyer sans essayer de changer la politique. Par exemple, vous pouvez décrire comment votre travail change la vie des personnes avec lesquelles vous travaillez, sans pousser à un changement de politique. Cependant, dans ce chapitre, nous abordons le plaidoyer destiné à contribuer au changement politique. Le plaidoyer peut concerner tout le travail menant au changement de politique, ou bien ce qui vient après, c’est-à-dire l’amélioration d’une politique particulière une fois mise en œuvre.

Au Canada, certaines fondations effectuent un travail clairement lié au changement de politique : elles se réunissent, font appel à des experts et des praticiens, et rassemblent les gens pour avoir une conversation éclairée sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas dans un cadre politique. C’est un travail qui permet aux décideurs politiques d’identifier leurs options. La zone de confort de nombreuses fondations consiste à se réunir, à financer la recherche, former des groupes de réflexion ou procéder à l’élaboration collective de politiques par des organismes de bienfaisance – le travail qui précède le changement de politique.

Le Fondation Laidlaw de Toronto se concentre sur les jeunes en difficulté, que ce soit en famille d’accueil, dans le système judiciaire ou dans la rue. Ils croient à la voix des jeunes, au fait que les jeunes ont quelque chose à dire sur leurs propres conditions et situations et sur la manière de les améliorer. Par exemple, pour donner aux jeunes une chance de faire entendre leur voix lors d’une campagne électorale, où ils ne sont généralement pas entendus, Laidlaw a convoqué un groupe de jeunes et a invité des politiciens de tous les partis à venir assister à une assemblée publique pour écouter les jeunes. Dans ce cas-ci, la fondation leur donnait les moyens de se défendre eux-mêmes en les préparant et en leur créant une opportunité de parler directement aux politiciens.

Un autre exemple est le Groupe de travail des bailleurs de fonds pour le développement de la petite enfance. Depuis de nombreuses années, un groupe de fondations se consacre à la promotion d’un environnement politique public plus favorable à la croissance et au développement des très jeunes enfants. Pour la plupart, elles l’ont fait en coulisses. En 2015, le Groupe a décidé d’écrire une lettre publique lors d’une campagne électorale fédérale, définissant les conditions d’une expérience de petite enfance réussie et montrant ce que le gouvernement peut faire pour aider et pourquoi. Cette démarche de plaidoyer public a eu un impact. Elle a été suivie de deux autres lettres en 2021, lors de la campagne électorale suivante, dans le but de tenter d’orienter le débat public sur les conditions de réussite de la petite enfance.

Au Québec, les membres du Collectif des fondations québécoises contre les inégalités se sont réunis en 2015, alors que le gouvernement provincial préparait son prochain budget, pour faire une déclaration publique au gouvernement sur l’impact négatif de l’austérité budgétaire sur les plus vulnérables de la société. Ces bailleurs de fonds prennent position et plaident pour que le gouvernement prête attention à l’impact différentiel des coupes budgétaires sur la population. La lettre a été publiée dans un journal, Le Devoir, puis suivie de plusieurs rencontres organisées. Ce groupe de bailleurs de fonds continue de collaborer et se réunit pour discuter de l’utilisation du plaidoyer, entre autres outils, pour faire avancer leur mission de lutte contre la pauvreté et les inégalités dans les communautés.

En 2020, au plus fort de la pandémie de COVID-19, quatre fondations montréalaises se sont réunies dans une collaboration qu’elles ont appelée le Consortium COVID Québec. Leur objectif était de soutenir les intervenants communautaires de certains quartiers les plus pauvres, qui abritent les populations les plus vulnérables de Montréal, afin de sensibiliser les gens sur les moyens de se protéger contre la COVID. Ils ont comblé une lacune que les gouvernements ne comblaient pas, en créant une mobilisation locale pour fournir une éducation en matière de santé publique et un soutien direct aux mesures de vaccination de la population. Pendant deux ans, le Consortium a servi un objectif public important en finançant les efforts locaux visant à atteindre les populations et à sauver des vies grâce à l’éducation et à la vaccination. À l’automne 2022, alors que les efforts touchaient à leur fin, les organismes communautaires et leurs fondations ont soutenu un appel public au gouvernement pour qu’il se prépare aux futures urgences en finançant des efforts de mobilisation locaux comme ceux modélisés pendant la pandémie par les partenaires du Consortium.

Le plaidoyer pour la mission dans le secteur caritatif devient de plus en plus une partie de l’air du temps. L’été 2020 a été un moment important pour de nombreux mouvements de justice sociale, tels que Black Lives Matter et les mouvements de défense des droits autochtones. L’importance médiatique accordée à ces questions d’équité et d’injustices raciales et sociales a poussé davantage d’organismes caritatifs à élever la voix. Il y a un changement dans la compréhension de ce que signifie être un citoyen actif. Le militantisme environnemental fait également partie de ce changement. Et les médias numériques font une énorme différence. Les petits organismes caritatifs ont désormais une capacité significative à avoir un impact direct en utilisant les outils des médias sociaux. Les technologies numériques ont créé un nouveau sentiment de pouvoir agir sur des questions qui auraient pu sembler uniquement contrôlées ou influencées par les grandes entreprises ou les gouvernements. Les membres des communautés estiment qu’ils exercent une influence sur les questions qu’ils n’avaient pas avant la diffusion des médias sociaux.

 

Pourquoi le plaidoyer a-t-il été perçu dans le passé comme une activité non caritative ?

La réticence des organismes de bienfaisance à agir en tant que défenseurs d’un changement de politique est liée à la façon dont le gouvernement fédéral considère la défense des droits, la qualifiant de « politique » dans le cadre de sa Loi de l’impôt sur le revenu et la traitant comme une activité distincte de l’activité caritative. Au début des années 2010, les ministres fédéraux ont critiqué les organismes de bienfaisance environnementaux pour leurs activités de plaidoyer contre le développement des oléoducs et des gazoducs. Les vérifications des organismes de bienfaisance et de leurs activités politiques par l’ARC en 2014 ont provoqué un tollé au Québec, comme dans d’autres provinces. Au cours de la campagne électorale de 2015, les libéraux ont promis d’examiner le problème du harcèlement des organismes de bienfaisance à des fins d’activités soi-disant politiques et de revoir ce qui s’était passé pendant les années du gouvernement Harper. En 2015, le gouvernement libéral a mis en place le Groupe de consultation sur les activités politiques des organismes de bienfaisance qui, après avoir consulté les organismes de bienfaisance et les communautés, a formulé quatre recommandations, toutes adoptées après 2016. Les activités dites « politiques » sont désormais rebaptisées activités publiques de dialogue politique et de développement. Les limites de l’ARC sur les activités d’élaboration de politiques ont été supprimées et les dépenses liées à ces activités n’ont pas besoin d’être déclarées séparément. Les vérifications de l’ARC portant spécifiquement sur les activités politiques ont cessé. Les contraintes juridiques ont donc été largement levées.

Mais les changements positifs dans la législation et la réglementation n’ont pas complètement effacé le frein qui pèse sur le plaidoyer. Les organismes de bienfaisance ont compris depuis de nombreuses années qu’il n’était pas tout à fait légitime pour eux de critiquer la politique gouvernementale : ils ne veulent pas mordre la main qui les nourrit. Il existe encore des obstacles dressés par les conseils d’administration des organismes caritatifs, c’est pourquoi les dirigeants des organismes caritatifs doivent travailler dur pour convaincre leurs conseils d’administration avant de pouvoir prendre position publiquement. Pourtant, cette aversion n’est plus acceptable pour de nombreuses personnes travaillant dans des organisations caritatives et des entreprises sociales à mission. Les militants d’aujourd’hui ne sont pas favorables à l’idée selon laquelle le statut d’organisme de bienfaisance pourrait empêcher le plaidoyer ou la prise de position publique.

Un contre-argument au conseil d’administration réticent de l’association caritative a été avancé par Dr Roger Gibbins, un universitaire de l’Ouest canadien qui a été financé par la Fondation Max Bell pendant un an pour examiner la question de la charité et du plaidoyer. Il a déclaré en 2015 que « le statut d’organisme de bienfaisance (et ses avantages financiers) crée un impératif moral de poursuivre le bien public et de s’engager en tant que défenseur des politiques dans les débats politiques et éthiques sur les politiques et le changement social ». On pourrait faire valoir, étant donné que les organismes de bienfaisance œuvrent dans l’intérêt public et sont souvent financés par le public, soit par le biais du soutien gouvernemental, soit par le biais d’incitations fiscales accordées aux donateurs, qu’il est dans l’intérêt du public de les voir contribuer au travail politique. Étant donné que les organismes de bienfaisance sont des entités publiques, ils ont l’obligation de contribuer à l’élaboration des politiques publiques. Cet argument touche au cœur de la question : dans quelle mesure les organisations caritatives sont-elles des organismes publics et donc dans quelle mesure sont-elles obligées de s’engager dans les politiques publiques ? Les organismes de bienfaisance sont également un moyen pour les citoyens de s’engager dans le travail de construction de leur communauté. C’est une question que de nombreux dirigeants et donateurs d’organismes caritatifs devraient se poser : avons-nous un impératif moral, en tant que citoyens, de nous engager dans un plaidoyer afin d’aider notre communauté à prospérer ?

 

Que faut-il pour réussir son plaidoyer en faveur d’un changement politique ?

Le changement de politique nécessite de l’expertise, des ressources, de la patience et de la persévérance de la part des défenseurs. Le plaidoyer en faveur d’un changement politique est également, par nature, un projet collaboratif. Il est très difficile pour un organisme de bienfaisance de provoquer à lui seul un changement significatif de politique. Pour être efficaces, les organismes de bienfaisance doivent travailler entre eux et avec leurs pairs de la communauté.

L’élaboration de la Stratégie nationale sur le logement en 2017 est un exemple de plaidoyer collaboratif qui a mené à un changement substantiel dans la politique publique au niveau fédéral. La Collaboration nationale sur le logement (NHC) était une coalition canadienne d’organismes à but non lucratif et de fondations créée dans le cadre d’une initiative limitée dans le temps dans le but de mettre fin à l’itinérance au Canada d’ici 10 ans. Le projet collaboratif a été soutenu entre autres par Centraide United Way, United Way of Greater Toronto et des fondations privées. Grâce à leurs efforts de collaboration durant plusieurs années, en commençant en Ontario, le Collaboratif a construit un « laboratoire » social pour tester les éléments d’une stratégie nationale sur le logement, y compris la mise en œuvre d’une allocation de logement transférable pour les locataires qui ont du mal à payer leur loyer. Étant donné que la plupart des ménages sont confrontés à l’itinérance en raison du manque de logements abordables, l’octroi d’une subvention permettrait aux ménages de sortir de l’itinérance et d’affecter leurs finances supplémentaires à l’éducation, à la nutrition et au bien-être. Puisque la subvention serait « basée sur les besoins », les gens auraient la liberté de déménager dans d’autres quartiers ou dans d’autres villes sans craindre des loyers inabordables. Le travail du Collaboratif a fortement influencé la Stratégie nationale sur le logement annoncée par le gouvernement fédéral en 2017. La stratégie vise à réduire l’itinérance chronique de 50%, à soustraire 530 000 familles en besoin de logement et à construire jusqu’à 100 000 nouveaux logements abordables. L’un des éléments importants de la stratégie est l’Allocation canadienne pour le logement, qui donne le choix et le pouvoir d’achat aux locataires à faible revenu. Cet avantage découle directement de la modélisation réalisée par la NHC.

Cet exemple montre comment les défenseurs des organismes sans but lucratif, travaillant conjointement au fil des années, ont créé un ensemble d’initiatives et de programmes concrets que le gouvernement fédéral pourrait adopter en collaboration avec les gouvernements provinciaux. La Collaboration nationale sur le logement a connu du succès parce qu’elle a compris qu’elle devait être très pratique et a testé les diverses idées politiques pour voir si elles fonctionneraient, avant de les proposer au gouvernement.

Pourtant, la plupart des organismes de bienfaisance ne seraient pas en mesure d’effectuer ce travail de test et d’élaboration d’idées politiques parce qu’ils n’ont pas la capacité de le faire à grande échelle. Grâce à leur mission et à leurs relations, ils ont la capacité de partager leur expertise et de créer un accès aux connaissances et à l’expérience vécue de la communauté. Les bailleurs de fonds peuvent aider en réunissant à la fois les partenaires communautaires et les décideurs politiques. Ils peuvent également aider les associations caritatives en leur apportant un soutien dans la collecte de données. Ceci est important, car il est difficile de plaider en faveur d’un changement de politique sans preuve, et les données qui sont régulièrement collectées pour la prestation de services ainsi que les opérations ne sont pas toujours les mêmes que les données requises pour le travail politique.

Les organisations du réseau peuvent contribuer à développer la capacité de plaidoyer politique en sensibilisant et en normalisant cette activité en tant qu’activité pour les organismes caritatifs. C’est une autre manière par laquelle les bailleurs de fonds peuvent contribuer à promouvoir le plaidoyer, en soutenant les budgets de plaidoyer politique des organisations intermédiaires, faîtières et en réseau. Les bailleurs de fonds peuvent également financer des instituts de formation en politique sectorielle. À mesure que davantage de dirigeants d’organisations à but non lucratif profitent de cette formation ou d’autres opportunités éducatives, leur sentiment de confiance et leurs capacités en matière de plaidoyer se développeront.

Les gens, et en particulier les jeunes, ressentent un grand sentiment d’urgence en faveur du changement. La crise climatique est réelle et urgente. Les jeunes sont très conscients et connectés aux mouvements de défense. Ils sont impatients de participer à une marche, de signer une pétition, de parler aux politiciens. Il existe cependant un écart entre ce type d’activisme et le travail qu’il faut réaliser sur de nombreuses années pour apporter un changement politique. Les dirigeants d’associations caritatives doivent en être conscients, en particulier avec leurs bénévoles activistes. Rien ne peut remplacer le travail acharné consistant à rassembler des données probantes, à élaborer puis à tester des options, et à plaider en faveur du changement.

 

Plaidoyer pour un changement politique en action. Un exemple québécois

Le secteur communautaire (le secteur communautaire) et l’État au Québec sont souvent liés dans leur projet mutuel de société. Les organismes de bienfaisance ou les groupes communautaires se considèrent comme des participants légitimes aux débats sur les politiques publiques. Le mot plaidoyer (défense des intérêts) n’est pas beaucoup utilisé dans le contexte francophone pour décrire les activités d’élaboration de politiques publiques, mais il peut parfois s’agir d’une relation d’amour-haine entre les secteurs public et caritatif. De nombreux groupes communautaires estiment que le gouvernement ne reconnaît pas ce qu’ils peuvent apporter. Et les différentes juridictions du gouvernement au Québec peuvent être aussi frustrantes pour les groupes communautaires au Québec qu’ailleurs au Canada. Les groupes communautaires dépendent des gouvernements pour leur financement. Mais ils dépendent également des gouvernements pour une réglementation et une prise de décision efficaces. Cela n’est pas facile à réaliser dans des situations multijuridictionnelles avec de nombreux acteurs tels que la province, les municipalités, les agences de santé, la police et le système judiciaire.

 

À deux mains : la crise des drogues toxiques et le rôle de la santé publique

À la fin de 2023, l’idée que Montréal soit aux prises avec une crise des drogues toxiques qui s’aggrave ne fait pas polémique. En fait, le gouvernement fédéral reconnaît volontiers que le Canada est confronté à un problème de crise nationale des surdoses d’opioïdes. Cependant, quelques années plus tôt, alors que l’augmentation du nombre de surdoses et de décès se déplaçait progressivement vers l’est du Canada, les acteurs du secteur communautaire se sont retrouvés obligés de plaider en faveur d’une approche plus proactive et localisée pour atténuer les pertes de vie évitables.

À deux mains un organisme à but non lucratif qui dessert une clientèle de jeunes majoritairement anglophones dans l’un des arrondissements les plus diversifiés culturellement de la ville, est l’un des rares organismes à offrir des services de réduction des méfaits dans la moitié ouest de l’île de Montréal. Cette combinaison de géographie et de démographie a placé À deux mains dans une position unique pour atteindre une population souvent mal desservie par les services existants. Le personnel de À deux mains était également plus conscient de l’évolution de la réalité des personnes qui consomment des drogues dans et autour de leur quartier. Lorsque le personnel a contacté la Direction de la Santé publique (DRSP), l’agence de santé publique de Montréal, pour lui faire part de ses inquiétudes et plaider en faveur d’un plus grand soutien matériel aux services de réduction des méfaits, la demande a été bien accueillie, toutefois reçue avec réticence. L’agence a volontiers reconnu la gravité de la crise, tout en affirmant que le profil global de la consommation de drogues au Québec était suffisamment distinct de celui du reste du pays pour que la crise justifie une surveillance plutôt qu’une action immédiate. Les conversations qui ont suivi au fil des semaines et des mois sont un excellent exemple du rôle de plaidoyer en coulisses que les acteurs communautaires peuvent jouer en tant que capteurs très discriminants des premiers signaux.

Ces échanges avec la DRSP ont permis d’offrir, par l’intermédiaire d’À deux mains, un nombre croissant de services de base en réduction des méfaits, avec le soutien de l’agence de santé publique, comme la mise à disposition de contenants pour objets tranchants pour l’élimination des aiguilles usagées, des garrots, etc., était et est un facteur de protection majeur contre les maladies transmissibles par le sang, mais dans le contexte de dommages croissants dus à un approvisionnement frelaté, il fallait encore atténuer le risque de surdose. En raison de ce besoin non satisfait, le directeur du programme Street Work a commencé à planifier la création d’un site éphémère de prévention des surdoses, le Head & Hands Overdose Prevention Site (HHOPS). L’intention était de piloter la fourniture de services de contrôle des drogues et, à terme, de superviser également la consommation. Il y avait cependant un certain nombre d’obstacles à surmonter, notamment un cadre juridique qui rendait illégal le simple fait de vérifier la présence de fentanyl, car cela implique qu’une personne est en possession d’une substance contrôlée.

À deux mains a commencé à discuter avec les forces de l’ordre locales, les administrateurs municipaux, ainsi qu’avec les organismes de réglementation de la santé provinciaux et fédéraux, afin d’obtenir l’adhésion de chaque acteur pour aller de l’avant avec HHOPS. Comme c’est souvent le cas lorsqu’on tente de s’attaquer à un problème complexe (par exemple, le logement), chaque niveau de gouvernement a ses propres considérations de compétence, et il y a eu à la fois chevauchement et disjonction entre elles. Le succès du projet dépendait de la nécessité d’assurer à chaque acteur que tous les autres acteurs étaient à bord, chacun citant l’autre comme devant être impliqué.

Cette danse délicate, parfois bien plus proche d’un vacillement, progressait. Enfin, l’équipe HHOPS a installé le site et effectué des essais à blanc. Au fil des mois, grâce à d’innombrables réunions, appels téléphoniques, candidatures et courriels, ce qui était autrefois considéré comme impossible s’est concrétisé. Idéalement, c’est là que HHOPS serait décrit comme un moment décisif dans la façon dont de nouveaux services de réduction des méfaits sont introduits à Montréal. Le projet a plutôt dû être suspendu à la suite de l’intervention d’un chef de police d’arrondissement qui, bien qu’il n’était pas responsable du quartier dans lequel À deux mains opérait, détenait le mandat des services de réduction des méfaits. Le chef de la police locale s’en est remis à son collègue au niveau de l’arrondissement. C’est ainsi que la danse s’est arrêtée. Le directeur du programme Street Work et l’équipe de personnel et de bénévoles du HHOPS ont investi beaucoup plus d’heures pendant plusieurs mois durant la pandémie de COVID-19 pour obtenir l’adhésion et les autorisations pour le projet – et ont finalement réussi. Néanmoins, le succès fut doux-amer. Au moment où tout s’est mis en place, de nombreux membres du personnel qui jouaient un rôle clé dans l’initiative avaient quitté l’organisation, pour diverses raisons, notamment le surmenage et l’épuisement professionnel.

Entre-temps, on a toutefois constaté une augmentation du nombre de sites et de l’étendue des services disponibles sur l’ensemble de l’île de Montréal. Il existe un consensus croissant sur la nécessité de s’attaquer de manière proactive à la crise des drogues toxiques au Québec et sur une meilleure compréhension du risque que représente la stigmatisation pour les personnes qui consomment des drogues. C’est le résultat d’années de travail de dizaines d’organisations comme À deux mains, qui continuent de consacrer du temps, de l’énergie et des ressources pour changer la façon dont les gouvernements et les institutions du secteur public abordent cette crise.

 

Comment un organisme de bienfaisance peut-il s’engager dans des activités de plaidoyer ?

Il existe de nombreuses façons pour un organisme de bienfaisance de réussir son plaidoyer.

    • Commencez par comprendre que le plaidoyer en faveur d’un changement politique peut aller du simple partage d’informations et de la sensibilisation à la recherche active d’un soutien pour le changement politique que vous souhaitez voir. Vous pouvez choisir le meilleur endroit pour jouer un rôle.
    • Utilisez différentes stratégies : commencez petit ou local; collectez des données; et réfléchissez à la manière d’éduquer le public sur une question. Il ne s’agit pas toujours de faire changer d’avis le gouvernement.
    • Adoptez une approche collaborative en matière de plaidoyer politique. Les organismes caritatifs sont plus efficaces lorsqu’ils peuvent travailler ensemble pour faire entendre leur voix ou présenter des preuves.
    • Respectez la responsabilité des élus. Proposez des solutions pratiques aux problèmes politiques.
    • Facilitez la voix des personnes ayant une expérience vécue. Il s’agit d’un rôle unique que les organismes de bienfaisance peuvent jouer pour faire entendre ces voix.

 

Conclusion

Il est important de trouver un moyen de parler de plaidoyer d’une manière qui ne menace pas le gouvernement ou d’autres intérêts. Nous devons combattre l’idée selon laquelle il n’est pas charitable d’élever la voix, d’exprimer sa position. Cette notion nous pénalise tous dans la société. Les frontières entre les secteurs à but non lucratif et les autres secteurs commencent à s’estomper. Il y a beaucoup plus d’activités collaboratives, travaillant ensemble sur un problème systémique. Le gouvernement doit comprendre et reconnaître cela. Les décideurs politiques les plus avant-gardistes se rendent compte que les problèmes de société sont trop complexes pour être résolus par un seul secteur, et ce qu’on appelait autrefois le plaidoyer peut désormais être mieux décrit comme une élaboration politique collaborative. Cela commence par la croyance dans la légitimité du plaidoyer en tant qu’élément du travail caritatif. Il existe de nouvelles opportunités et possibilités pour le travail de plaidoyer dans le cadre de la mission. Cela demande de l’audace, de l’expertise et de l’argent, mais les organisations caritatives peuvent et vont de plus en plus apporter une transformation sociale par le biais du plaidoyer.

Andrea Clarke

Andrea Clarke

Ancienne Présidente de la Fondation Lucie et André Chagnon et ancienne PDG de À deux mains

Hilary Pearson

Hilary Pearson

Auteure et observatrice de la philanthropie, Présidente fondatrice de Fondations Philanthropiques Canada