Un exemple concret d’une pratique d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI)

Cet article décrit le processus de transformation qui a eu lieu au sein d’un groupe communautaire afin de rendre un de ses programmes plus accessible aux femmes racisées et immigrantes.

 

Introduction

En tant que femme blanche, j’ai – et j’aurai toujours – beaucoup de choses à apprendre sur le racisme et le privilège, sur la façon d’être une alliée et de soutenir les personnes racisées autour de moi. Je m’y applique. Je sais aussi que je devrai continuer de le faire et de me questionner sur mes angles morts et mes biais inconscients toute ma vie.

Néanmoins, j’ai eu la chance d’agir comme alliée à certains moments. Je transmets ici l’histoire d’une démarche EDI qui a commencé en 2008, lorsque j’ai pu agir en tant que facilitatrice, étant donné mon rôle de coordonnatrice de l’organisme. Ce sont mes consœurs racisées qui ont réellement été au cœur de cette lutte au quotidien et je leur lève mon chapeau. Aussi, je tiens à souligner les efforts de Heidi, de Leona, de Michèle, de Sofïa, de Salma, de Naïma et de toutes les autres animatrices de l’organisme pour leur patience, leur dévouement et les apprentissages qu’elles ont transmis aux membres de l’équipe à l’époque et depuis.

Contexte

L’approche du Centre de prévention des agressions de Montréal (CPAM) en est une d’éducation populaire féministe qui vise à permettre aux personnes vulnérables de reprendre du pouvoir dans leur vie et de protéger leur intégrité. La mission de cet organisme régional est d’offrir des outils concrets de prévention des agressions aux personnes les plus vulnérables aux agressions, soit les enfants, les femmes et les personnes ayant une déficience intellectuelle ou une limitation fonctionnelle physique. Bon an, mal an, le Centre de prévention a un budget d’environ 300 000 $ et fonctionne avec une équipe de travail de 4 à 5 personnes à temps plein et de 5 à 8 animatrices à temps partiel. La philosophie du Centre tient compte de l’intersectionnalité des oppressions, c’est-à-dire que les personnes aux croisées des discriminations sont plus à risque de subir des agressions. Le Centre offre deux programmes. Le programme ACTION autodéfense pour femmes et filles de toutes capacités et le programme CAP-ESPACE pour les enfants et les adultes ayant une déficience intellectuelle.

 

Le problème

Les animatrices de l’atelier d’autodéfense ACTION pour femmes se réunissent régulièrement pour discuter des bons coups et des difficultés rencontrées lors des ateliers ainsi que pour réfléchir, en équipe, à des solutions. Lors d’une de ces réunions, en 2008, nous avons fait un constat troublant qui a ultimement mené à une démarche EDI.

Une animatrice a rapporté qu’elle avait animé un atelier, où une femme racisée assistait à l’atelier, mais sans rien dire. Il s’agissait d’une femme noire, mère monoparentale, qui avait vécu de la violence conjugale. L’animatrice a raconté que les autres participantes, toutes blanches, ne laissaient pas la femme racisée s’exprimer pleinement, car elles la « corrigeaient » sur son vécu, c’est-à-dire que les participantes indiquaient que la femme ne devrait pas se sentir comme elle se sentait, qu’elle aurait dû faire plusieurs choses autres que ce qu’elle avait fait, et ce, au grand dam de l’animatrice qui essayait tant bien que mal de recadrer la discussion !

Nous avons longuement creusé cette situation, car notre approche est de donner une place à chaque femme pour reconnaître son expertise plutôt que d’imposer une interprétation aux femmes ! Je me souviens que nous avons soulevé l’hypothèse que les autres femmes présentes dans cet atelier avaient réagi ainsi à cause de préjugés et, finalement, que l’animatrice n’avait pas su comment réagir pour empêcher la discussion de déraper ni pour donner plus de place à la femme racisée. Nous nous sommes questionnées à savoir pourquoi nous (les animatrices) ne savions pas quoi faire lorsque nous sommes confrontées à de tels préjugés.

À la suite de cette amorce, nous avons parlé plus largement des situations problématiques dans nos ateliers qui touchaient les femmes racisées. Au fil des histoires, nous avons remarqué que les femmes racisées qui s’inscrivaient à l’atelier étaient le plus souvent minoritaires dans les groupes. Qu’elles ne restaient pas toujours jusqu’à la fin ou que, lorsqu’elles restaient, elles ne semblaient pas participer pleinement à l’atelier. Ou alors, elles demeuraient carrément silencieuses.

À partir de ce premier constat, nous avons creusé et observé que malgré le fait qu’une grande partie de la population de Montréal est racisée (il est estimé que près du tiers des Montréalaises sont issues de l’immigration et donc peuvent être racisées), très peu de femmes racisées étaient présentes dans les ateliers ACTION.

Je me souviens de cette réunion comme si elle s’était passée hier. J’ai été estomaquée par notre conversation. Puis je me suis demandé pourquoi je n’avais jamais réagi auparavant. Et ma réponse, peu flatteuse, était que je ne voyais pas le problème parce qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes racisées dans les ateliers. Le problème était donc invisible à mes yeux, en tant que femme blanche, ne vivant pas de telles situations moi-même. Mais je me suis sentie très mal à l’aise après cette conversation, puisque la mission de l’organisme est d’offrir des outils aux groupes les plus vulnérables aux agressions et que je savais que les femmes racisées, et toutes les femmes aux intersections des oppressions peuvent être plus à risque d’agression.

 

Le projet

À la suite de cette rencontre, la coordonnatrice de l’époque a identifié une source de financement et m’a demandé de rédiger une demande à l’intention de Condition féminine Canada. Entre le dépôt de la demande et l’obtention du financement, cette coordonnatrice a quitté l’organisme, ce qui a mené à une réorganisation interne. C’est ainsi que je suis devenue la coordonnatrice de l’organisme en 2010.

Pour réaliser notre projet, nous avons procédé à l’embauche d’une ressource, une femme racisée ayant un parcours profondément ancré dans l’approche antiraciste et anti-oppression. C’était une femme à la voix douce, mais à la volonté de fer. Au fil des deux années de ce projet, cette femme a identifié de nombreuses expressions de racisme inconscient et a confronté l’équipe avec franchise et fermeté.

La coordonnatrice du projet a observé les ateliers pendant six mois et interviewé les femmes racisées qui participaient à ces ateliers. Après cette période, elle m’a entretenue au sujet de la démarche qu’elle prévoyait effectuer avec les animatrices. J’ai tout de suite entrevu des résistances de la part de certaines animatrices. Aussi, j’ai voulu parer le coup, en exigeant que nous suivions toutes un atelier sur l’approche antiraciste. Malheureusement, cet atelier a eu l’effet contraire à celui voulu pour certaines animatrices. Ceci a rendu le reste de l’expérience très désagréable. Pourquoi un tel effet contraire ? Ces ateliers de sensibilisation peuvent amener des femmes blanches sur la défensive, plutôt qu’en mode alliée, et c’est ce qui est arrivé lors de cette première approche. De plus, les femmes ont (très) souvent le sentiment profond de connaître l’agression et la discrimination, puisque nous subissons du sexisme depuis l’enfance. Ceci peut être particulièrement vrai pour les femmes qui ont vécu des violences sexistes telles que le viol, l’inceste, ou la violence conjugale. Pour certaines, l’idée de faire partie du problème de la discrimination ou du racisme est horrifiante et tout à fait contraire à la motivation derrière le rôle d’animatrices d’autodéfense !

Cette résistance a pris plusieurs formes dans notre équipe. Du refus à participer aux rencontres au rejet de toute suggestion pour améliorer nos pratiques, jusqu’aux attaques personnelles lancées à mon endroit ou à celui de la coordonnatrice du projet. C’était très désagréable.

Je suis restée déterminée à intégrer l’approche antiraciste à nos pratiques malgré ces résistances. J’ai continué à soutenir la coordonnatrice de projet et j’ai beaucoup apprécié sa capacité à tenir bon même lorsque ses collègues faisaient preuve de discrimination envers elle et envers des participantes. J’imagine que cela n’a pas été facile pour elle en tant que femme racisée. La plus grande force de cette femme était de toujours proposer une solution lorsqu’elle identifiait une pratique à changer, teintée de racisme ou de discrimination.

Lorsqu’elle a voulu retourner des suivis à l’équipe, elle a commencé par les histoires de réussite. Les histoires de réussite sont un des éléments centraux de l’atelier ACTION, car elles démontrent une panoplie de façons de se défendre dans des situations très diverses. Comme les animatrices aiment les raconter et voir l’impact qu’elles ont sur les participantes, elles sont toujours ouvertes à entendre parler de ces histoires. Voici quelques-uns des constats de la coordonnatrice de projet.

  • ACTION est un atelier qui partage des histoires vécues par des femmes et cette organisation se veut féministe et intersectionnelle, donc ces histoires devraient représenter toutes les femmes. Nous avons plusieurs histoires de femmes âgées, de femmes ayant un handicap, de femmes en voyage, mais aucune de femmes autochtones. Pourquoi ?
    • Suggestion : procéder à une reconnaissance du colonialisme et des souffrances engendrées par cela, au début de l’atelier, afin d’accueillir les femmes autochtones.
  • Les quelques histoires de femmes racisées que nous racontons ne sont pas identifiées comme telles, ce qui a comme résultat de « blanchir » les histoires.
    • Suggestion : identifier que ce sont des femmes racisées qui ont agi lorsque nous racontons leurs histoires. On peut aussi indiquer leur appartenance culturelle si on la connaît.
  • Nous n’incluons pas d’histoires reliées à la lutte contre le racisme ou autres discriminations, pourtant nombreuses.
    • Suggestion : recueillir et partager des histoires dans lesquelles les femmes ont réagi à l’homophobie, à la transphobie, au racisme, à l’âgisme ou toute autre forme de discrimination subtile et évidente.

Ces premiers constats ont été suivis par une recommandation de revoir le manuel des animatrices afin d’y ajouter des histoires qui représentent la réalité d’une plus grande proportion de femmes.

La coordonnatrice de projet a partagé des constats plus généraux par la suite. À titre d’exemple, elle a noté ces deux éléments problématiques :

  • Nous utilisions des baguettes chinoises afin de simuler les agressions armées au couteau, pour ne pas intimider les femmes. La coordonnatrice nous a fait remarquer que cela pouvait être vexant pour des femmes d’origine asiatique.
    • Suggestion : utiliser des chevilles en bois pour simuler les couteaux.
  • Nos représentations des corps des femmes sont très genrées et ne tiennent pas compte des femmes trans ou non binaires;
    • Suggestion : éviter de généraliser sur les traits des corps des femmes.

Et finalement, l’élément le plus crucial qu’elle a soulevé est le suivant :

  • Non seulement les animatrices ne tiennent pas un discours antiraciste, mais, inconsciemment, elles laissent « aller » des commentaires déplacés.
    • Suggestion générale : suivre des formations continues sur l’approche antiraciste et se donner des outils pour reconnaître ces commentaires et y réagir de façon systématique.
    • Suggestion ciblée : commencer rapidement à offrir un atelier pour femmes racisées animé PAR une femme racisée.

Cette dernière suggestion a beaucoup fait réagir certaines animatrices de l’époque. D’autres, comme moi, ont réagi avec empressement afin d’intégrer les propositions et de développer le projet. Mais la résistance a été soulignée. Des animatrices craignaient la perte d’emploi. D’autres sentaient une injustice, une discrimination inversée dans la proposition, comme le font parfois des hommes qui sont confrontés au sexisme. Et pourtant, l’atelier ACTION a été développé pour que des femmes puissent parler ensemble de ce qu’elles vivaient, alors cette proposition d’offrir le même espace pour des femmes racisées allait de soi.

J’ai fait de mon mieux pour devenir bouclier afin que la coordonnatrice de projet ne reçoive pas cette résistance. J’ai été attaquée pour mon « intransigeance » dans ce projet. Et c’est vrai que j’insistais pour que les changements proposés soient ajoutés. Ce que je soulevais était probablement plus doux, mais dans ma tête je me disais : Ça va se faire, point ! Mes collègues ont sans aucun doute senti ma détermination et mon intolérance pour leurs arguments.

Je dois avouer que j’étais très frustrée et par moments aussi, très fâchée envers mes coéquipières. Pourquoi ne voyaient-elles pas le besoin de changer nos façons de faire ? Comment ne pas être touchées par ce que nous disait la coordonnatrice de projet ? Ai-je eu des doutes ? Bien sûr ! Malgré cela, je sentais que j’avais emprunté le bon chemin. Ce que nous faisions en tant qu’animatrices blanches dans nos groupes était tout simplement une poursuite de la discrimination systémique de notre société et il fallait que cela cesse. Comme le projet se poursuivait, peu importe les critiques et les résistances, des animatrices ont quitté l’organisme. C’est d’une tristesse incommensurable, mais parfois le changement amène son lot de chaos.

Aujourd’hui, quand je repense à ce projet, je suis très heureuse de cette détermination forte que j’avais face aux situations très désagréables qui sont survenues. Je suis fière d’avoir persévéré et de voir les effets de ce projet encore aujourd’hui, une dizaine d’années plus tard. En effet, l’atelier conçu à l’époque est toujours offert aux femmes racisées par une femme racisée. Un atelier spécifiquement conçu pour nouvelles arrivantes a également été intégré dans l’offre de l’organisme. De plus, l’équipe d’animatrices représente une plus grande diversité.

 

Les leçons apprises

La transformation ne peut pas se faire sans déranger, elle sème la confusion, elle peut amener le chaos, la peur et la souffrance avant d’ouvrir de nouveaux horizons. La transformation prend du temps. Il faut s’armer de patience, y aller par étape, se donner les moyens de réussir et ne jamais lâcher ! Même si on veut aller plus vite, on ne peut pas, il faut respecter le rythme des personnes engagées dans le processus de changement.

Lorsque l’on souhaite effectuer une démarche dans l’optique de l’équité, de la diversité et de l’inclusion, il est nécessaire de passer beaucoup de temps en préparation avant de lancer un projet. Je dirais qu’une meilleure préparation aurait pu améliorer le projet. Si j’avais à refaire un tel projet, je chercherais plus d’appuis avant de le lancer.

Mieux vaut être transparente avec le ou les bailleurs de fonds qui soutiennent de tels projets. Les instances savent que les organismes vont rencontrer certaines difficultés en lien avec l’EDI et peuvent proposer des pistes que d’autres organismes ont essayées. Par moment, j’ai pu obtenir le soutien de Condition féminine Canada, lorsque le projet était en difficulté.

Conclusion

Après toutes ces difficultés, l’équipe de l’organisme a développé une très grande fierté de ce projet, jusqu’à déposer une candidature pour un prix d’excellence. Ce prix, reçu en 2011, a permis à l’équipe de célébrer les fruits de son travail.

 

Aujourd’hui

Depuis 2019, j’agis à titre de directrice générale du Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal. Je tente toujours d’être une alliée en intégrant une approche antiraciste dans tout ce que je fais au sein de cet organisme. Cette lunette influence le recrutement des membres de l’équipe, les projets de recherche que l’organisme développe ainsi que son offre de formations. Les leçons apprises de cette première démarche EDI m’habitent toujours et je sais que tout changement que je souhaite réaliser prendra du temps et de la patience.

Michèle Chappaz

Michèle Chappaz

Directrice générale, le Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal